Pierre Thuillier, Philosophes


Une sorte de division du travail s’est opérée, aux termes de laquelle les philosophes ont le soin de rechercher les vraies Valeurs, avec un V aussi majuscule que possible ; le soin aussi de réfléchir sur l’Action et la Réalité historique. A une seule condition : que cette « réflexion » se situe à un niveau suffisamment philosophique, c’est-à-dire suffisamment éloigné de la vie politique réelle. Les chers maîtres ont parfaitement compris la leçon, comme le montre la cléricalisation progressive de leur corporation. Ils ont pour ainsi dire organisé et aménagé la pénurie. Saisissant la perche qui leur était offerte, ils ont mis au point les formules techniques qui leur permettraient de sauver la face. D’une part ils se sont inventé de petites occupations « spécialisées », avec lesquelles ils jouent dans leur coin sans faire de bruit (« Faites de l’esthétique, de la logique ou de l’histoire de la philosophie, mais soyez sages les enfants »). D’autre part, ils ont soigneusement distingué l’esprit critique et l’esprit de critique, c’est-à-dire la critique abstraite et inoffensive (qui est la bonne) et la critique efficace (qui heurte le bon goût libéral et doit être déconseillée). Enfin ils ont enseigné une morale de la liberté essentiellement fondée sur les aspects les plus idéalistes de Descartes, de Pascal et de Kant. Être libre, c’est penser juste, c’est prendre de la distance par rapport aux puissances trompeuses et ne pas être dupe, c’est satisfaire individuellement aux exigences d’une conscience universelle.

(Pierre Thuillier, Socrate fonctionnaire, Editions Complexe, 1982, p. 20)

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