Vernant, sophia-philosophia


Cette sophia apparaît dès l’aube du VIIe siècle ; elle est rattachée à une pléiade de personnages assez étranges qu’auréole une gloire quasi légendaire et que la Grèce ne cessera pas de célébrer comme ses premiers, comme ses vrais « Sages ». Elle n’a pas pour objet l’univers de la phusis mais le monde des hommes : quels éléments le composent, quelles forces le divisent contre lui-même, comment les harmoniser, les unifier pour que de leur conflit naisse l’ordre humain de la cité. Cette sagesse est le fruit d’une longue histoire, difficile et heurtée, où interviennent des facteurs multiples, mais qui dès le départ, s’est détournée de la conception mycénienne du Souverain pour s’orienter dans une autre voie. Les problèmes du pouvoir, de ses formes, de ses composantes, se sont d’emblée posés en termes neufs.

(J.-P. Vernant, Les origines de la pensée grecque, Paris, PUF, 1975, p 35).

La philosophie va donc se trouver à sa naissance dans une position ambiguë : dans ses démarches, dans son inspiration, elle s’apparentera tout à la fois aux initiations des mystères et aux controverses de l’agora ; elle flottera entre l’esprit de secret propre aux sectes et la publicité du débat contradictoire qui caractérise l’activité politique. Suivant les milieux, les moments, les tendances, on la verra, comme la secte pythagoricienne en Grande Grèce, au VIe siècle, s’organiser en confrérie fermée et refuser de livrer à l’écrit une doctrine purement ésotérique. Elle pourra aussi, comme le fera le mouvement des Sophistes s’intégrer entièrement à la vie publique, se présenter comme une préparation à l’exercice du pouvoir dans la cité et s’offrir librement à chaque citoyen moyennant leçons payées à prix d’argent. De cette ambiguïté qui marque son origine, la philosophie grecque ne s’est peut-être jamais entièrement dégagée. Le philosophe ne cessera pas d’osciller entre deux attitudes, d’hésiter entre deux tentations contraires. Tantôt il s’affirmera seul qualifié pour diriger l’État, et, prenant orgueilleusement la relève du roi-divin, il prétendra, au nom de ce « savoir » qui l’élève au dessus des hommes, réformer toute la vie sociale et ordonner souverainement la cité. Tantôt il se retirera du monde pour se replier dans une sagesse purement privée ; groupant autour de lui quelques disciples, il voudra avec eux instaurer dans la cité une cité autre, en marge de la première et, renonçant à la vie publique, cherchera son salut dans la connaissance et la contemplation.

(J.-P. Vernant, Les origines de la pensée grecque, Paris, PUF, 1975, p 55-56).

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