Roger-Pol Droit, Une bonne peur


Dans un temps de savoirs triomphants, dans une école qui a pour fonction de les transmettre, voilà qu’on se découvre ignorant, fragile, démuni des vraies réponses aux questions les plus essentielles. […]. On apprenait des réponses, voilà qu’on découvre des questions. On résolvait des problèmes, voilà qu’on en pose. On croyait le monde assez simple et stable, il est plein de failles, de replis complexes. On s’était habitué à ce qu’un texte écrit ait raison, ou à ce que soit livrée la solution à répéter la prochaine fois, ce n’est plus le cas. Se taire, enregistrer, restituer, c’était parfois difficile, mais le geste au moins était toujours le même. Il faut désormais parler, critiquer, élaborer – le geste inverse. Tout se complique et ça « prend la tête ».

Ne pas pouvoir s’en tirer sans que tombent des yeux quelques écailles, être condamné à la remise en question de ce qu’on croyait savoir, à la justification de ses choix, à l’infiltration du doute, à l’exigence rude du vrai, au choc de la pluralité des mondes philosophiques… voilà qui fait beaucoup. Et ce n’est pas fini. Car on pressent d’emblée que cette épreuve-là ne dure pas quatre heures. Ses conséquences sur soi, sur la vie qu’on mènera, comment les calculer ? Elles seront discrètes ou radicales, un cas n’excluant pas l’autre. Mais elles ne seront jamais nulles. En faisant de la philosophie, on ne reste pas soi-même – on se trouve contraint de le devenir. Et cela ne ferait-il pas peur ?

(Roger-Pol Droit, Une bonne peur, Le Monde de l’Education, n°191, mars 1992, p. 87).

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