Marc Sautet, Un café pour Socrate, Robert Laffont, 1995, p.119-120


Si les experts sont au bout de leur latin et si les représentants du peuple ne savent plus à quel saint se vouer, n’est-il pas temps qu’ils se mettent au grec ? En s’adonnant librement à l’exercice de la philosophie en ville, au sein de la Cité, à l’instar des Athéniens de l’Antiquité,  des gens du commun leur ouvrent la voie du retour à la source, à la source du logos – la raison. On présente le plus souvent la raison comme une «  faculté » individuelle, dont chacun pourrait disposer à volonté dans la solitude : mais qui sait si elle n’est pas plus résultante qu’une aptitude, si elle ne se trouve pas en réalité dans une quête en commun de la vérité, sur la place publique ?
A tout le moins, c’est ainsi que la philosophie est née ; elle n’est pas née, comme on se plaît aujourd’hui à le dire au sein des systèmes des présocratiques, mais par opposition à eux. Les spéculations sur le cosmos des penseurs grecs correspondent à celles de nos savants. Elles ne répondent pas à la vocation de la philosophie. Elles s’opposent aux croyances religieuses populaires, aux préjugés et aux superstitions entretenues par les prêtres, mais elles ne questionnent pas ; elles répondent. Les systèmes des présocratiques sont des modèles qui tentent de rendre compte du réel mieux que les mythes traditionnels. Mais ils se situent à leur tour du côté de la réponse. La philosophie, elle, se situe d’emblée du côté de la question. Socrate commença par être disciple du savant Anaxagore, l’ami de Périclès, le plus grand homme politique de son temps. Il avait soif de savoir, et la magnifique théorie de son maître étancha un temps cette soif. Anaxagore expliquait en effet la formation de l’Univers par la mise en mouvement d’un immense tourbillon de matière sous l’impulsion de l’Intelligence, le Novo. Prodigieuse victoire de l’esprit humain sur l’obscurantisme religieux de l’époque, qui passait par le récit des combats des dieux et des titans, mis en scène dans une théogonie archaïque !
Mais quoi ! Cette victoire théorique de la raison sur la croyance n’empêchait aucunement le cosmos humain d’être en pratique la proie des passions les plus aveugles. La guerre provoquait des ravages : la guerre entre les cités grecques, fratricide, dont on ne voyait pas la fin. La belle construction d’Anaxagore permettait sans doute de trouver une cohérence au ballet chaotique de la matière stellaire, mais elle ne permettait pas de déceler dans le monde des hommes la cause de la folie qui s’était emparée des Grecs. Pour les choses les plus lointaines, les moins à sa portée, les moins compréhensibles, la raison humaine faisait des miracles, elle supplantait sans difficulté les anciens récits mythiques par la simplicité de son déploiement, mais elle était incapable d’avoir prise sur les objets qui lui étaient le plus proches, ce qui concernait l’homme et ses passions. Socrate n’admit pas ce décalage. Il refusa de se résigner. Il misa sur l’interrogation en commun pour appréhender et, qui sait, peut-être maîtriser le devenir de la cité. C’est ainsi que naquit ce qu’on appelle depuis la « philosophie ». La philosophie constitue une mise en question de ce qui passe pour apporter une bonne réponse. Elle n’accorde son crédit ni aux préjugés religieux, qui offrent des explications magiques à ce qui dépasse l’entendement commun, ni aux modèles scientifiques, qui prétendent les dépasser. Elle est tout entière dans la question, jamais dans la réponse. Les réponses pullulent. Le problème est de savoir ce qu’elles valent.

(Marc Sautet, Un café pour Socrate, Robert Laffont, 1995, p.119-120.)

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