Marc Sautet, commencement


Généralement, on ne rencontre les questions philosophiques qu’à l’occasion de la préparation du bac, lors du passage en classe terminale : on fait le tour de quelques concepts, de quelques textes, de quelques doctrines, on apprend quelques citations par cœur, on rédige quelques dissertations, puis l’on affronte l’examen. Or les «questions de philo» ne sont pas tout à fait comme les autres : ce que nous faisons sur terre, d’où nous venons, où nous allons, s’il y a une autre vie, si l’âme meurt ou survit au corps, si l’Univers a eu un début ou aura une fin, si l’histoire des hommes a un sens, si l’espèce humaine doit dominer les autres, si la justice peut régner entre les hommes, si le mal peut être aboli, s’il faut s’incliner devant la force, si l’argent doit gouverner le monde, s’il vaut mieux être raisonnable que fou – ces questions ne sont pas comme les autres, car, d’une part, contrairement aux autres questions de cours, elles mettent en jeu la pertinence de nos convictions, le sens de nos actes, la justesse de nos rapports aux autres, c’est-à-dire notre existence toute entière, d’autre part, leurs réponses, contrairement à celles des autres disciplines, ne sont pas susceptibles d’un consensus tant elles sortent du ressort de l’expérience, c’est-à-dire de l’observable et du vérifiable.

En vérité, la plupart d’entre elles nous hantent dès notre plus tendre enfance, et l’on trouve un malin plaisir à les poser aux parents, bien vite désemparés. Si la religion ne prend pas le relais pour apaiser avec de belles histoires notre soif métaphysique de sens, nous finissons par les refouler. L’année du bac, pourtant, les réactive. Mais le traitement qu’elles subissent alors est le plus souvent frustrant : quand le «prof de philo» est bon, l’année passe beaucoup trop vite ; quand le prof est mauvais, la philo devient une telle punition qu’on envie ceux qui en sont dispensés. Puis on entre dans sa vie d’adulte, et le brouillard s’épaissit. Les années passent. On oublie… Jusqu’au jour où il faut répondre aux enfants, qui posent de gênantes questions…

Une mort, un accident, une rupture, la perte d’un emploi, l’actualité, ses horreurs et ses scandales, les menaces qui pèsent sur la planète : bien des coups durs personnels et beaucoup de folies collectives font resurgir peu à peu ces interrogations occultées par le cours de la vie quotidienne. Sans l’avouer, on lit pour les retrouver. Souvent, on va voir un psy, parfois on consulte un voyant, ou l’on se trouve un gourou. Sans le savoir, on cherche un philosophe. Si l’on s’interroge sur ce qui arrive, c’est que le sens donné jusque-là n’est plus bon ou devient suspect. Un concept, une doctrine peut-être sont en question : encore faut-il les déceler et les soumettre à l’examen qui s’impose.

(Marc Sautet, Un café pour Socrate, Robert Laffont, 1995, pp. 68-69)

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *