Jean-Pierre Vernant, Agora


D’où vient historiquement cette agora ? Elle a bien entendu un passé. Elle se rattache à certains usages caractéristiques des Grecs indo-européens, chez lesquels il existe une classe de guerriers séparée des agriculteurs et des pasteurs. On trouve chez Homère l’expression laon ageirein, c’est-à-dire rassembler l’armée. Les guerriers se rassemblent en formation militaire : ils font le cercle. Dans le cercle ainsi dessiné se constitue un espace où s’engage un débat public, avec ce que les Grecs appellent isègoria, le droit de libre parole. Au début du Chant II de l’Odyssée, Télémaque convoque ainsi l’agora, c’est-à-dire il rassemble l’aristocratie militaire d’Ithaque. Le cercle établi, Télémaque s’avance à l’intérieur et se tient en méso, au centre ; il prend en main le sceptre et parle librement. Quand il a fini, il sort du cercle, un autre prend sa place et lui répond. Cette assemblée d’ « égaux », que constitue la réunion des guerriers, dessine un espace circulaire et centré où chacun peut librement dire ce qui lui convient. Ce rassemblement militaire deviendra, à la suite d’une série de transformations économiques et sociales, l’agora de cité où tous les citoyens (d’abord une minorité d’aristocrates, puis l’ensemble du démos) pourront débattre et décider en commun des affaires, qui les concernent collectivement. Il s’agit donc d’un espace fait pour la discussion, d’un espace public s’opposant aux maisons privées, d’un espace politique où l’on discute et où l’on argumente librement. Il est significatif que l’expression en koino, dont nous avons dit la signification politique : rendre public, mettre en commun, – a un synonyme dont la valeur spatiale est évidente. Au lieu de dire qu’une question est mise en koino, qu’elle est débattue publiquement, on peut dire qu’elle est placée en méso, qu’elle est mise au centre, déposée au milieu. Le groupe humain se fait donc de lui-même l’image suivante : à côté des maisons privées, particulières, il y a un centre où les affaires publiques sont débattues, et ce centre représente tout ce qui est « commun », la collectivité comme telle. Dans ce centre chacun se trouve l’égal de l’autre, personne n’est soumis à personne. Dans ce libre débat qui s’institue au centre de l’agora, tous les citoyens se définissent comme des isoï, des égaux, des omoioi des semblables. Nous voyons naître une société où le rapport de l’homme avec l’homme est pensé sous la forme d’une relation d’identité, de symétrie, de réversibilité. Au lieu que la société humaine forme, comme l’espace mythique, un monde à étages avec le roi au sommet et au-dessous de lui toute une hiérarchie de statuts sociaux définis en termes de domination et de soumission, l’univers de la cité apparaît constitué par des rapports égalitaires et réversibles où tous les citoyens se définissent les uns par rapport aux autres comme identiques sur le plan politique. On peut dire qu’en ayant accès à cet espace circulaire et centré de l’agora, les citoyens entrent dans le cadre d’un système politique dont la loi est l’équilibre, la symétrie, la réciprocité.

Jean-Pierre Vernant, Géométrie et astronomie sphérique dans la première cosmologie grecque, in Mythe et pensée chez les grecs, Tome I, Maspéro, 1965, pp. 179-180.

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