Abbrugiati, Le Café 1764-1766


Les rédacteurs du Café : des philosophes-politiciens des Lumières qui ont participé à l’accouchement des démocraties occidentales contemporaines.

Dans les années 1760, un club au nom percutant d’«Académie des coups de poing» regroupe une poignée de jeunes Milanais intelligents et enthousiastes. Ils lisent Locke, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, Condillac, Helvétius, tout ce qui vient d’Angleterre et de France. Ils se passionnent pour la philosophie des Lumières, pour l’économie, pour la politique. A leur tour, ils prennent la parole, écrivent, publient des pamphlets, des essais, se font connaître. Pour toucher un public plus large, ils publient une feuille périodique,

Le Café, c’est donc le nom de cette revue militante qu’ils font paraître à Milan de 1764 à 1766. Revue conviviale, comme ces cafés où l’on se rencontre pour échanger des informations, discuter, refaire le monde. Revue stimulante, comme cette boisson délicieusement parfumée qui flatte le palais, «réjouit l’âme et éveille l’esprit», si propice à la gaîté et à l’exercice de l’intelligence.

Que veulent les jeunes rédacteurs du Café ? D’abord, comme tous les jeunes de vingt ans, ils se posent des questions qui les amènent d’emblée sur le terrain de la contestation. N’est-il pas temps de mettre un terme aux guerres meurtrières et inutiles ? N’est-il pas barbare de torturer des innocents, de condamner des justiciables à la mutilation, à la roue, au bûcher, à l’écartèlement ? La richesse et les honneurs ne reviennent-ils pas au mérite plutôt qu’à une noblesse oisive et socialement inutile ? Les progrès de l’agriculture et des communications ne devraient-ils pas mettre l’humanité à l’abri des disettes ? Pourquoi les jeunes doivent-ils se marier sans amour ? Quelle est la fonction de l’art ? Comment organiser une convivialité humaine harmonieuse ?

Pour les journalistes du Café, une société n’est juste que si elle permet l’accès au plus grand bonheur – au plus grand bien-être – du plus grand nombre. Pour construire cette société ils veulent agir d’abord sur les mœurs et les mentalités, en diffusant les Lumières, en démocratisant l’instruction. Ils n’oublient pas les femmes. Qu’on leur donne une éducation convenable ! On verra qu’elles sont capables de tenir tous les emplois, d’assumer toutes les responsabilités, de participer pleinement à la vie de la cité. Nos publicistes veulent construire un État de droit, assurer à chacun la liberté et la sécurité, parvenir à l’égalité civile ; ils espèrent atteindre ces objectifs en réorganisant la justice, en réformant le droit civil, le droit de la famille, le droit pénal. Ils veulent créer les conditions favorables aux échanges et à l’entreprise en réformant la fiscalité, le monde du travail mais aussi en favorisant le progrès scientifique et technologique. Ils étudient, dénoncent, posent des principes, avancent des propositions concrètes. Pietro Verri et Sébastiano Franci s’occupent d’économie. Alessandro Verri de droit civil. Cesare Beccaria de droit pénal. Il est question de communication, de littérature, de musique, de théâtre. Rien n’échappe à ces esprits curieux et universels. Le moment venu – il viendra très vite pour plusieurs d’entre eux – ils prendront aussi leur part de responsabilités en qualité de hauts fonctionnaires du Milanais.

(Le Café 1764-1766, « présentation », Édition bilingue, présentée et annotée par Raymon Abbrugiati, ENS Éditions, 1997)

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